Étienne et Jonathan en Ouzbékistan

jeudi 12 juillet 2007

Une vieille maîtresse

Plutôt que de relater nos péripéties à Jizzakh et Samarcande, péripéties volontiers omissibles, et que je laisserai éventuellement à Jonathan le soin de commenter, je pense préférable de concentrer notre attention sur notre rencontre avec Madame Rahmon à Boukhara. Poursuivant notre tournage, nous nous sommes en effet mis en quête d'une femme relativement âgée ayant (au moins) des rudiments de la langue de Molière, requérant l'aide de la (très modeste) agence consulaire française de Boukhara.

Le fonctionnaire local, qui remplit à la main quelques papiers dans un bureau enfumé, nous salue avec autant d'ébahissement que s'il avait vu le Messie. Et, d'une certaine manière, nous sommes pour lui le Messie : cela devait bien faire plusieurs semaines que M. Camillerapp, modeste fonctionnaire près de la retraite parachuté en Ouzbékistan à la suite d'une vie professionnelle peu glorieuse, n'avait pas dû voir autant de Français dans son bureau, qui plus est, motivés par d'autres préoccupations qu'un rapatriement d'urgence dû à une rupture de stock de préservatifs. M. Camillerapp nous parle longtemps de la France, dont il semble si nostalgique, les Français si charmants, courtois et polis, la nourriture si raffinée, les femmes si peu farouches. Durant notre conversation ou, plus exactement, son monologue, M. Camillerapp n'aura eu cesse d'appliquer consciencieusement et minutieusement le tampon « refusé » sur les demandes de visa qui encombrent son bureau. Finalement, Jonathan, qui montre quelques signes d'agacement, insiste quelque peu, et M. Camillerapp finit par nous mettre en contact avec la dénommée Mme Rahmon, une ancienne secrétaire du consulat maniant, selon les dires du fonctionnaire, le français aussi bien que le balai.

Bureau de M. Camillerapp
Le bureau de M. Camillerapp

Mme Rahmon nous accueille dans sa demeure, une sorte de placard à balai que même un propriétaire parisien ne s'aviserait pas de mettre en location (du moins, pas à plus de 1000€ par mois). Un lit, une table et une chaise constituent l'intégralité du mobilier, vaguement éclairés par la sombre lueur de la minuscule lucarne dans le toit. Dans un coin, un placard poussiéreux déborde de vêtements, et de papiers divers. « Les copies de mes anciens élèves », nous dira Mme Rahmon, Oqila de son prénom. La cuisine poisseuse, les toilettes crasseuses et la salle de bain lugubre sont à partager avec les autres locataires. Oqila est née à Douchanbé au Tadjikistan, et sa fréquentation assidue du lycée français lui vaudra le bilinguisme qu'on lui connaît. Destinée à être professeur de français, l'invasion des troupes soviétiques l'obligea à apprendre le russe afin de pouvoir devenir institutrice. Déplacée de force pendant la campagne de culture du coton, Oqila poursuivit son enseignement en Ouzbékistan, jusqu'à sa retraite forcée en 1991, année où la langue officielle du pays devint l'ouzbek.

Oqila Rahmon
Oqila dans son placard

Mais ce qui nous marqua le plus dans notre entretien avec Mme Rahmon, Jonathan tout particulièrement, fût le délicieux kurutob qu'elle nous avait préparé – longtemps à l'avance, si l'on en croit la forte odeur qui émanait dudit plat, et des toilettes de notre hôtel après les visites répétées de Jonathan consécutivement à cette dégustation. Un contretemps qui nous ne fît, sur le moment, même pas réaliser que nous n'avions absolument rien filmé durant l'entretien.

mardi 3 juillet 2007

La Grande Vadrouille

Ce fut d’abord l’horrible sensation d’avoir la tête écrasée entre deux briques. Puis des cris d’apocalypse. J’entrouvre un œil vitreux. Jonathan est affalé sur son lit, tout habillé, la tête perdue dans les affres de son oreiller. Dieu, détruisant son œuvre à coup de flammes, parlerait donc russe ? J’entrouvre un deuxième œil, et distingue une silhouette féminine s’agitant derrière Jonathan. Les cris d’apocalypse prennent peu peu la forme d’une chanson que Sniejana chante pour nous réveiller (« a very famous Russian love song », précisera Vladimir au moment de notre départ). Il est 6h30 et nous dormons depuis moins de 45 minutes. Je tâtonne quelques instants à la recherche de la salle de bain qu’il me semblait pourtant avoir vue quelque part la veille, je crois un instant qu’elle a été remplacée pendant la nuit par un placard. Ce n’est qu’une fois les idées remises en place par l’eau tiède et jaunâtre de la douche que je réalise que le bus Tachkent – Samarcande part dans moins d’une demi-heure. À l’annonce de quoi Jonathan répond par une sorte de grognement entre indifférence et perplexité – avant de se lever d’un bond, et d’enfourner dans son sac linge sale, cassettes mini-DV, Lonely Planet Central Asia, crème soins douceur visage Nivéa, et magazine local Ташкент Макси Порно. Vladimir veut fêter notre départ, et ouvre le placard dont nous avons désormais expérimenté la plupart des bouteilles ; je regarde d’un œil anxieux l’antique pendule soviétique. Le visage de Jonathan décline toutes les nuances du vert. Nous nous éclipsons discrètement.

Jonathan au réveil à Tachkent
Jonathan, dépêche-toi

Nous attrapons le bus de justesse, et obtenons les dernières places, coincés debout entre une chèvre et un vieux barbu qui tient à nous raconter, avec le peu de dents qu'il lui reste, sa passionnante vie (en ouzbek) tout au long du voyage jusqu’à Samarcande. Jonathan écrit de langoureux SMS, je me plonge dans le palpitant Logic Functors: A Toolbox of Components for Building Customized and Embeddable Logics, que j’eus certainement terminé si le moteur n’avait pas opté pour une tragique fin, émettant une épaisse fumée noire qui nous obligea à un arrêt improvisé en plein soleil. Arrêt définitif, aux dires d’un voyageur vaguement anglophone qui ajoute qu’un autre bus providentiel devrait cependant venir nous chercher « very soon ». « Maybe », ajoute-t-il par précaution.

Notre bus en panne
Feu notre bus

La chèvre broutte l’unique touffe d’herbe des environs. Nous jouons à cache-cache avec le soleil derrière le bus. Je peste contre Jonathan, qui a fini mon paquet de Petits Lu, dernier vestige de la civilisation civilisée. Jonathan peste contre le réseau de téléphonie ouzbèke. Je filme un chat au loin dans le désert, prélude à un futur Tom et Gerry. Le soleil décline, l’ambiance aussi. « Putains d’enculés de télécoms ouzbeks !!! » « T’étais obligé de finir l’eau, espèce de boulet ?! » Nous hélons les véhicules qui passent. Un camion s’arrête. S’ensuit une discussion polyglotte : « Samarcande ? » « […] Самарқанд […] Джизак […] Самарқанд […] 2000 sums ». Nous montons.

Tableau de bord de notre camion salvateur
Notre camion flambant neuf

Notre chauffeur salvateur nous laisse en pleine nuit devant la gare routière de Samarcande. Ceci, du moins, avant d’apercevoir le gigantesque panneau Jizzakh trônant devant l’entrée principale. Nous aurons beau maudire notre chauffeur et le peuple ouzbek, insulter l’unique anglophone au guichet, lancer des cailloux sur une chèvre égarée, rien n’y fera : nous sommes perdus en ce début de nuit ouzbèke sous une nuée de moustiques à Jizzakh, modeste bourgade sur la route de la soie que notre Lonely Planet ne mentionne même pas sur sa carte détaillée.

lundi 2 juillet 2007

Et toi, t'es sur qui ?

Vendredi soir négligeable. Faisant fi de nos convictions artistiques, nous tentons d'écrire un scénario. L'exercice se termine rapidement en eau de boudin et à la relecture de « Sodomie à Tachkent » fraîchement dactylographié sur la petite Remington d'Étienne, nous décidons, affligés, d'aller nous échouer au Ўзбек en face de chez Vladimir ; bar, semble-t-il exclusivement fréquenté par ce dernier.

Au fait des habitudes spartiates d'Étienne (lever 11h00, de la « barbarie pure »), je parviens, le samedi, à me tirer du lit en fin de matinée. Nous traversons discrètement le séjour, craignant de tomber sur Luba, la benjamine de Vladimir, qui, possiblement amoureuse d'Étienne, nous propose tous les matins du lait de chèvre et des beignets à l'huile dont la saveur n'est pas sans rappeler nos petits déjeuners ouagalais. Nous partons, donc, caméra à la main et foie baigné de водка, à la rencontre d'Iroshka, rencontrée sur Meeti..sur Freelang, et vraisemblablement décidée à figurer à notre générique. Iroshka est évidemment une superbe créature d'1m75, graphiste de son état, mais que j'ignore superbement, mes pensées allant toutes entières à Kaira et son coup de reins. Étienne reste beaucoup moins insensible à la vénusté de la demoiselle, puisqu'elle lui inspirera cette phrase désormais mythique : « une fille c'est tellement peu de choses, que moi, si ça ne me touche ni le coeur, ni la bite, c'est mort ». Et Iroshka le touche assurément. Elle nous emmène dans son appartement sur Achraril Street, lieu fantastique et insolite, éclairée à la lampe de bureau, moderne, aristocratique, définitivement féminin. D'élégants colliers précèdent une longue étagère de livres, où se côtoient des recueils de Keats, quelques romans victoriens en version originale et une théorie de l'Harmonie de J.G Walther en plusieurs volumes. Sous la direction d'Étienne, en train de visser son grand angle, elle ne tarde pas à se déshabiller au milieu de la pièce. Je me désintéresse de la scène, m'isole dans un coin de la chambre et compose tristement un tubesque My Lovely Uzbek sur une guitare sèche qui traînait. Lorsque j'entends Étienne adresser des « arch yourself » et « be sensual » à notre hôte, je comprends qu'il s'est enfin décidé à tourner le porno que je nous conseille depuis toujours de réaliser.
L'écran de mon portable troque son sempiternel « Uzbek telecom » contre un « Appel de Kaira ». Je prends. Je savoure, je lui donne rendez-vous en 5 langues pour être sûr qu'elle comprenne. J'informe Étienne de la présence de notre actrice dans les faubourgs de la capitale. Iroshka se rhabille.

Le cybercafé ferme.

Iroshka
Iroshka, séquence du lit (photo : Étienne)

vendredi 29 juin 2007

My Blueberries Night

Mon repas vespéral de mardi était réservé depuis plusieurs jours à Shavkat, un ami ouzbek rencontré sur Freelang et parlant parfaitement anglais – malheureusement pas assez français pour comprendre mon légendaire humour (« Shavkat bien ? »). Nous nous sommes donné rendez-vous devant un modeste restaurant de rue ; j’attends quelques instants, une averse terrible éclate, un torrent de boue remplace bientôt la rue où je me tenais, contredisant brutalement les experts climatologues claironnant qu’il ne pleut jamais en Ouzbékistan en cette saison. « Hello! » Je ne me retourne pas, habitué que je suis aux vaines tentatives des marchands ambulants de me refourguer tabac, filles ou ventilateurs. « Are you the movie director? » Je me retourne. C’est Shavkat. Il est vrai que ma caméra en bandoulière me trahissait (« movie director », j’avais en effet omis de mentionner mes études d’informatique lors de nos cyberdiscussions, préférant me concentrer sur les aspects les plus significatifs de ma vie professionnelle).

Sitôt installés sur des chaises en plastique bancales, la discussion s’amorce. Shavkat a bon goût : il aime indifféremment Шостакович, 王家卫 et Hitchcock et a lu plus ou moins toute l’œuvre de Shakespeare. J’omettrai les pérégrinations culinaires auxquelles m’a soumis Shavkat (les laghmans et autres bechbarmak ne m’auront pas laissé un impérissable souvenir) pour me concentrer sur la soirée que nous avons passée ensemble ou, pour être tout à fait exact, que nous n’avons pas passée ensemble. En effet, sitôt le foie du bechbarmak digéré avec plus ou moins de réussite, Shavkat m’emmène dans un bar « very young and modern » où il doit retrouver un ami. Le bar very young and modern s’avère être un tripot enfumé passablement vide ; dans un coin, quatre vieux jouent aux cartes en sirotant une bière à l’origine douteuse ; le ventilateur au plafond tourne inlassablement dans un morne vrombissement. Shavkat me présente son ami arménien Sévan, venu pour l’occasion accompagné de sa sœur Santoukhd (orthographe ?). Santoukhd est une ravissante Arménienne qui présente de nombreux attraits mais qui, fait bien malheureux, ne parle qu’ouzbek et arménien, ce qui me place en net désavantage par rapport à Shavkat. À peine un demi jus de myrtilles plus tard et Shavkat et Santoukhd nous laissent, Shavkat ne prend pas la peine d’inventer un prétexte, son anglais semble s’être considérablement dégradé devant le décolleté de Santoukhd ; « Sorry, I must to go, now, maybe we see us another time. » Maybe. « And good luck for your movie! » Rakhmat.

Santoukhd et Shavkat
Santoukhd et Shavkat

Sévan a un mauvais anglais, mais a très bon goût : il aime indifféremment DJ Shadow, 박찬욱 et อภิชาติงศ์ วีระเศรษฐกุล, et l’un de ses rêves est d’apprendre le français, non pour visiter Paris, mais pour pouvoir lire Sartre en version originale. Sévan s’est levé à 16h et n’a pas l’intention de se recoucher de sitôt ; s’ensuit une visite de Tachkent by night, successivement un bar dansant à la musique banale et démodée (du rock), une boîte house, et une sorte de boîte undeground dans un entrepôt peu reluisant, où la jeunesse ouzbèke danse au son du hip hop et de la r’n’b, en expérimentant la vodka « maison ».

Finalement, nous échouons dans le bar Երեւան (« Erevan »), tenu par l’oncle de Sévan – qui s’avère être ce qu’on pourrait bien nommer un bar à hôtesses. Je tente vainement de troquer la vodka offerte par le maître des lieux contre un jus de myrtilles. Je tourne quelques plans flous, la fumée des cigarettes des derniers clients, les hôtesses lascives, leur rire éméché, les pieds de Pamela (?) glissant sur le parquet du bar, les bouteilles d’alcool entamées sur le comptoir.

Bar Երեւան
Le bar Երեւան

Finalement, je me résigne à rejoindre ma chambre de luxe, non sans noter les coordonées de Sévan, qui semble avoir ses entrées dans toute la diaspora arménienne du pays. À peine sorti du bar, je croise Jonathan qui, les yeux hagards, tente de retrouver le chemin de l’hôtel. Réflexion faite, il se trouve que nous habitons à deux rues de là. Il ne pavient pas à me raconter rationnellement sa journée de la veille, se bornant à mentionner une jeune ouzbèke au regard de feu qui aurait subitement disparu au petit matin – je reste sceptique. Nous dormons jusqu’à 16h malgré la chaleur écrasante.

jeudi 28 juin 2007

Fallen Angel

Je rencontrai à nouveau Kaira, pour ainsi dire. Elle me rappelait en effet, dans son français mâtiné d'ouzbek et d'anglais, que nous avions discuté la veille, passablement éméchés, avant qu'Etienne ne me convie à sa table, d'où il convainquait deux virtuoses de l'hypogastre de nous faire démonstration de leurs talents jusque tard dans la nuit. Bref. Il flotte et Kaira me rappelle son prénom, Kaira, qu'on prononce Kaira parce que ça lui donne un petit côté Keira Knightley, la nymphette du pirate des « caribines », remarque-t-elle. Elle ne ressemble pourtant pas à Keira Knightley. En fait, Keira Knightley ne souffre pas la comparaison avec elle. Kaira n'est pas glamour, Kaira n'a pas la peau péniblement lisse du papier de Vogue et Fashion Pride, Kaira ne porte pas de lingerie fine sous les projecteurs (d'ailleurs, Kaira porte, ce jour là, un T-shirt Garfield ridicule, ridiculement séduisant). Mais Kaira ne ressort pas indemne et sèche des balades que s'offrent fréquemment les femmes, égéries de la mode en tête, dans les mouvements de libido et d'amativité masculines. Kaira se noie un petit peu dans votre désir, en ressort humide, éprouvée, et se pavane au soleil en exhibant fièrement sa pêche.

En fait, Kaira n'est pas une fille qui donne envie qu'on parle d'elle en termes abscons ou métaphoriques. Elle est ouvertement, ostensiblement femme (disons fille, relativement à son âge), agencée en paires (de seins, de fesses et d'yeux de biches) qu'elle dispense quotidiennement en 5 prières 6 rapports, tournée vers la Mecque. Elle m'élevait à ce niveau de pragmatisme dès notre seconde rencontre, là, sur cette place du marché déserte, en m'attirant frénétiquement vers elle et en me prenant sous un oranger (et sous la pluie). Ce n'est que plus tard, l'écoutant me parler de ses études de français devant un thé à la menthe, que j'entamais la présente réflexion sur ce grain de peau, cette fermeté et cette concrétion surprenante de la figure féminine qui hante nos imaginaires de petits êtres sexués en une jeune lolita ouzbèke de 19 ans. Je m'en voulais alors de ne pas avoir remarqué plus tôt la douceur de ses traits, omnibulé que j'étais par mes danseuses et leurs nombrils trop bavards. Nous passâmes la nuit ensemble, dans une grange, et cherchâmes Étienne le lendemain (hier) dans la banlieue de Tachkent. Je le retrouvais, les yeux cernés, la caméra à la main, devant un bar turque ressemblant franchement à un bordel. Il me raconta ses péripéties nocturnes ; je lui annonçais que j'avais trouvé une actrice.

Kaira
қаула, Барча одамлар эркин...
Kaira, ange ouzbèke de notre début de voyage...

Bloqués par le « jeûne technologique », qui impose traditionnellement aux ouzbèkes d'éviter l'utilisation d'appareils électriques le 27e jour du 6e mois de chaque année, nous ne pûmes archiver nos aventures sur Internet le jour-même. L'erreur est réparée de mon côté. Je laisse la main à Étienne.

mardi 26 juin 2007

37°2 le matin

11h00. Je me lève, Étienne est déjà parti, me laissant à mon mal de crâne et mes trous de mémoire. Les lacunes de la plomberie ouzbèke m'imposent une douche froide bienvenue. C'est donc sentant bon la lavande et l'aftershave que je m'élance dans les artères retorses et baignées de soleil de la capitale, le temps d'un travelling magnifique que je ne tournerai jamais, faute de cameraman (et de caméra). J'erre sans but sur un marché, je marchande une dizaine d'abricots, on me propose une kalashnikov, du pavot, une sœur, une sex tape de Paris Hitlon, je décline.

Le marché place Boradigan
Le marché place Boradigan

Le ciel s'assombrit, le vent souffle, les premières gouttes tombent, le marché, encore formidablement achalandé il y a quelques minutes se vide précipitamment. Il pleut des cordes sur la place Boradigan Manzillari. Je suis rapidement trempé, cherche un abris, mon mal de crâne reprend de plus belle, j'ai la nausée, je commence à me demander si ma danseuse du ventre ne m'a pas refilé une hépatite. Fiévreux, intégralement douché, je m'abrite devant une échoppe, on m'interpelle en mauvais français. Je rencontrai Kaira.

Syndromes and a Dysentery

Ce matin, Sniejana est venue nous réveiller à 7h, comme nous le lui avions demandé hier, lorsque nous étions encore plein d’illusions sur le programme ambitieux de cette belle journée un peu trop ensoleillée. Enfin, ça, c’était avant de nous égarer dans les plaisirs et déboires de la nuit ouzbèke, plaisirs et surtout déboires que Jonathan et moi, d’un commun accord tacite, avons décidé de passer sous silence, autant pour préserver nos familles que notre réputation. Toujours est-il que, lorsque Sniejana, a pénétré dans notre luxueuse chambre, Jonathan, affalé tout habillé sur son lit, n’a pas daigné répondre, préférant continuer de baver sur son oreiller troué par les mites. Sniejana est repartie prestement, et notre programme ambitieux avec.

Dès mon lever, tôt dans l’après-midi, j’ai commencé le tournage hasardeux de « Uzbekly Yours », nom de code secret de notre œuvre audacieuse et révolutionnaire. Pour l’heure, l’audace s’est bornée à filmer notre rue, et la révolution a consisté à laisser la caméra tourner pendant plusieurs minutes sans bouger. Forcément, amener une once de technologie dans un pays sous-développé conduit rapidement les autochtones à vous hisser au rang de messie. Mais si, ma caméra et son capteur 3CCD a fait beaucoup d’envieux, notamment chez les enfants. Enfin, après réflexion, peut-être s’agissait-il plus de l’écran LCD où ils pouvaient admirer leur concours de grimaces de première classe. Ayant visionné les rushs, je constate qu’il faudra un excellent montage pour atteindre nos objectifs d’œuvre audacieuse et révolutionnaire.

Enfants ouzbeks
Mes conseillers sur le tournage de « Mysterious Objects at Tashkent »

NB : l’absence remarquée de messages de Jonathan sur ce blog depuis hier est probablement due, plutôt qu'à une maladie tropicale, aux âpres luttes intestines entre le chachlik expérimenté hier soir et la boisson (inter)nationale originaire d’un (gros) pays voisin.

Une jeunesse ouzbèke

Nous voilà arrivés... Le centre de l'Asie centrale démarrant au bout de la piste d'atterrissage ; le désert, rocailleux, sec, incisif, ponctué d'oasis n'attendant que 2 cinéastes français et les quelques volutes ouzbèkes qu'ils auraient ramassées en chemin pour étaler leurs plantureuses richesses et leur végétation encore vierge de tout investissement humain. Une fraicheur et un silence d'autant plus désirables, à l'instant de notre arrivée, qu'ils contrastent sensiblement avec les vapeurs de gazole, les coups de klaxons, les cris, les rires, les pleurs, les fanfares de quartier, les invectives en ouzbèk et les plasmodies de l'imam local. Avec la tempête de sable, souffle un immense vent de liberté (je ne peux m'empêcher de penser à certaines de mes connaissances, enterrées dans des labos de recherche de la banlieue pékinoise, entre un bouquin de C++, un thermos à café et une climatisation qui coule…). Au gré de nos errances, nous rencontrons un chinois qui tient un restaurant cantonais, un chauffeur de taxi sunnite portant des T-shirts Saddam, 3 étudiants de Princeton avec qui nous parlons suite de Fibonacci, et Vladimir, russe de père, moscovite de mère, ce qui n'a rien à voir, tient-il à préciser, puisque la moscovicité, c'est comme le judaïsme, ça se transmet via le lien maternel ; Moscou, ce sont des familles, des dynasties, des empires, et ça n'a rien à voir avec ces tafioles de Saint Petersbourg. Personnage singulier que ce Vladimir, admirateur de la France devant l'éternel (« Yes France I love it Paris very beautiful I know it well Eiffel Tower »), 3 mômes à charge (ou à la charge de 3 mômes), fumant un agrégat douteux de tabac humide à côté duquel une gitane maïs passerait pour une menthol light, le cheveux gras, la mine paresseuse mais la logorrhée intarissable, portant un intérêt sincère à tout ce qui se passe à l'ouest de l'Oural, bien qu'il n'y eût jamais mis les pieds. En outre, Vladimir mit à notre disposition une « upper class room », déclinant à peu près toutes les nuances possibles du vert moisi si cher à notre cinéma.

Les filles de Vladimir
Luba et Sniejana, les filles de Vladimir. Me demandez pas le nom du marmot, j'ai zappé, mais à mon avis, c'était pas Patrick…

De reste, notre découverte de la capitale a ensuite été principalement motivée par la recherche d'une spécialité locale : la danse du ventre. Pour quelques dizaines de sums, nous nous oublions ainsi dans la nuit tachkentoise, j'élabore de révolutionnaires théories sur les nombrils et les trajectoires planétaires, Étienne vomit une partie de son dîner. Black out. Moudly green.

lundi 25 juin 2007

Vladimir, un ami qui vous veut du bien

À peine sortis de l’avion, nous sommes accueillis sur l’antique piste soviétique par un cagnard terrible : il fait près de 40°, et l’air brûlant s’échappant des réacteurs de l’avion paraîtrait presque frais. Pas un nuage à l’horizon, évidemment. Du moins climatiquement parlant. Car, si la douane et la sortie de l’aéroport se sont déroulées sans problème, les ennuis ont commencé lorsque nous avons commencé à rechercher notre hôtel réservé par internet. De toute évidence, l’adresse Yusuf Khos Khojib 15/8 n’existe pas à Tachkent. À moins que Jonathan n’ait recopié le mauvais nom de rue. À moins que le chauffeur de taxi, qui ne parlait qu’ouzbek, et qui s’est mis à parler subitement anglais quand il s’est agi de nous faire payer la course à prix d’or, n’ait rien compris à ce que nous lui indiquions. À moins que nous n’ayons pas trouvé la bonne rue, fait tout à fait plausible puisque la moitié des panneaux d’indication de la capitale ouzbèke sont écrits en cyrillique.

Rue de Tachkent
Rue de Tachkent

Nous nous engageons dans une impasse connexe à la rue Yusuf Khos Khojib, aussi peu fréquentée que fréquentable. Nous nous faisons alors apostropher tour à tour par des enfants des rues, une vendeuse de bouteilles d’eau à l’origine douteuse, un trou plein de boue sèche que Jonathan n’avait pas vu, une vieille édentée, un vendeur de néons, et un homme qui veut nous inviter chez lui. Après avoir fait les présentations, nous apprenons qu’il s’appelle Vladimir Mirziyoyev et nous comprenons que, si nous ne le comprenons pas, ce n’est pas parce que notre accent ouzbek est mauvais, mais car notre Vladimir est un Russe qui, comme tout Russe qui se respecte, ne parle que russe, et évidemment pas un mot d’ouzbek. Après une brève concertation en privé, Jonathan et moi décidons que, au vu de nos connaissances en ouzbek, cela ne poserait pas de problème. Après quelques négociations à coups de gestes, papier et crayon, Vladimir nous propose 8000 sums par personne et par nuit dans une chambre de luxe avec climatisation (car notre hôte parle anglais, nous avons bien entendu quelque chose ressemblant à « air condition » dans son dialecte russe). En effet, un antique ventilateur rouillé crisse en créant une petite brise dans la chambre surchauffée aux fenêtres grillagées. Dans la salle de bain commune à toute la maison, des gouttes d’eau suintent sur la moisissure verdâtre des murs. Nous acceptons l’offre généreuse de Vladimir, plus pour la couleur de la salle de bain, futur lieu de tournage, que pour l’état de la chambre.

Salle de bain vert moisi
Notre studio de tournage

Vladimir semble content, et nous propose de boire avec lui. La bouteille est poussiéreuse, les discussions avec ses hôtes potentiels semblent ne pas se solder bien souvent par un succès. Jonathan croit distinguer les caractères « водка » sur l’étiquette dont l’encre a quelque peu passé. Notre hôte tient à nous faire savoir qu’il a beaucoup d’amis ; il a des amis qui peuvent nous faire visiter la ville (« very cheap »), il a des amis qui sont chauffeurs de taxi (« very confortable »), il a des amis qui peuvent tout nous trouver au bazar du quartier (« everything very cheap »). Et, pour finir, Vladimir a des filles. Deux, ce qui tombe parfaitement pour Jonathan et moi. Et, tient-il a préciser, « dévouées, jolies, aimables et faisant très bien la cuisine » (tout cela, bien sûr, dans un subtil mélange de russe, d’ouzbek, d’anglais et de gestes). Sentant notre lectorat s’interroger, pourquoi sommes-nous donc là, je rappelle que nos buts initiaux sont certes artisticotouristiques mais, et je tiens à le souligner, soumis à nos rencontres avec la gent locale. Mais lorsque Vladimir nous présente enfin sa progéniture, nous déchantons vite : lesdites filles ont bien douze ans ce qui, tout le monde en conviendra, n’est pas un âge acceptable. Un peu trop âgées.

vendredi 22 juin 2007

Tachkent Express

Ai présenté une lettre de démission prématurée à mes supérieurs hiérarchiques.

Ai bafouillé quelques amphigouriques explications, ai marqué un silence, ai levé craintivement mes yeux vers leurs mines dépitées. Ai ajouté « en Ouzbékistan ». Ai à nouveau baissé le regard.

Ai soigneusement oublié mes cravates et mon précis de C# en faisant mes bagages. Ai vérifié une dernière fois comment s'écrivait « Ouzbékistan ». Ai considéré rêveusement mon billet de la Türkish Airlines, départ Roissy CDG, samedi 20H43. Suis sorti faire mes dernières courses. Ai fait semblant d'apprécier le métro. Ai pris une photo pour un couple de touriste japonais devant la tour Eiffel. Ai donné ma carte orange à un SDF. Suis rentré, ai appelé Étienne, ai perdu 15 minutes à faire des jeux de mots sur les noms des profs avec lui. Ai failli donner mon téléphone à un SDF, mais ne l'ai pas fait, parce que faut pas déconner quand même.

Ai profité une dernière fois de ma literie parisienne en écoutant Trip away de Janes Addiction. Ai pris mon sac sur l'épaule. Ai fermé ma porte à clé. Ai salué la concierge pour la première fois.

Suis parti.

Boarding Gate

Dernière journée sous le crachin français avant de nous retrouver dans l’aridité ouzbèke. Et la moitié de ma garde-robe gît toujours sur le sol poussiéreux de mon appartement, me rappelant que j’ai mieux à faire qu’écrire des messages sur ce blog.

Le but officiel de notre voyage improvisé est de traverser l’Ouzbékistan d’est en ouest, en poussant jusqu’à la mer d’Aral (ou ce que les Soviétiques en ont laissé), avec un petit crochet par le sud et les maisons doréees de Samarkand. Programme bien entendu soumis aux aléas du voyage et, tout particulièrement, à nos contacts avec la gent locale. Nous compter également en profiter pour en tourner un court métrage sur place, notamment grâce à quelques contacts plus ou moins bancals trouvés au hasard de nos pérégrinations sur des sites Web plus ou moins respectables. Comme à notre habitude, le scénario a été largement écrit en collaboration avec Jonathan dans les semaines précédant le tournage et, comme à notre habitude, il est probable que cela ne s’en ressente que peu au vu du résultat final.

Petite frayeur à l’instant, j’allais oublier le grand angle de ma caméra. Je constate d’ailleurs que nous emmenons près de 20 cassettes (soit 20h de rushs potentiels !), afin de pallier tout manque sur place.

Sur ce, je m’en vais manger ma dernière nourriture correcte avant plusieurs semaines.