jeudi 12 juillet 2007
Une vieille maîtresse
Par Étienne, jeudi 12 juillet 2007 à 16:44 :: Ouzbékistan
Plutôt que de relater nos péripéties à Jizzakh et Samarcande, péripéties volontiers omissibles, et que je laisserai éventuellement à Jonathan le soin de commenter, je pense préférable de concentrer notre attention sur notre rencontre avec Madame Rahmon à Boukhara. Poursuivant notre tournage, nous nous sommes en effet mis en quête d'une femme relativement âgée ayant (au moins) des rudiments de la langue de Molière, requérant l'aide de la (très modeste) agence consulaire française de Boukhara.
Le fonctionnaire local, qui remplit à la main quelques papiers dans un bureau enfumé, nous salue avec autant d'ébahissement que s'il avait vu le Messie. Et, d'une certaine manière, nous sommes pour lui le Messie : cela devait bien faire plusieurs semaines que M. Camillerapp, modeste fonctionnaire près de la retraite parachuté en Ouzbékistan à la suite d'une vie professionnelle peu glorieuse, n'avait pas dû voir autant de Français dans son bureau, qui plus est, motivés par d'autres préoccupations qu'un rapatriement d'urgence dû à une rupture de stock de préservatifs. M. Camillerapp nous parle longtemps de la France, dont il semble si nostalgique, les Français si charmants, courtois et polis, la nourriture si raffinée, les femmes si peu farouches. Durant notre conversation ou, plus exactement, son monologue, M. Camillerapp n'aura eu cesse d'appliquer consciencieusement et minutieusement le tampon « refusé » sur les demandes de visa qui encombrent son bureau. Finalement, Jonathan, qui montre quelques signes d'agacement, insiste quelque peu, et M. Camillerapp finit par nous mettre en contact avec la dénommée Mme Rahmon, une ancienne secrétaire du consulat maniant, selon les dires du fonctionnaire, le français aussi bien que le balai.
Le bureau de M. Camillerapp
Mme Rahmon nous accueille dans sa demeure, une sorte de placard à balai que même un propriétaire parisien ne s'aviserait pas de mettre en location (du moins, pas à plus de 1000€ par mois). Un lit, une table et une chaise constituent l'intégralité du mobilier, vaguement éclairés par la sombre lueur de la minuscule lucarne dans le toit. Dans un coin, un placard poussiéreux déborde de vêtements, et de papiers divers. « Les copies de mes anciens élèves », nous dira Mme Rahmon, Oqila de son prénom. La cuisine poisseuse, les toilettes crasseuses et la salle de bain lugubre sont à partager avec les autres locataires. Oqila est née à Douchanbé au Tadjikistan, et sa fréquentation assidue du lycée français lui vaudra le bilinguisme qu'on lui connaît. Destinée à être professeur de français, l'invasion des troupes soviétiques l'obligea à apprendre le russe afin de pouvoir devenir institutrice. Déplacée de force pendant la campagne de culture du coton, Oqila poursuivit son enseignement en Ouzbékistan, jusqu'à sa retraite forcée en 1991, année où la langue officielle du pays devint l'ouzbek.
Oqila dans son placard
Mais ce qui nous marqua le plus dans notre entretien avec Mme Rahmon, Jonathan tout particulièrement, fût le délicieux kurutob qu'elle nous avait préparé – longtemps à l'avance, si l'on en croit la forte odeur qui émanait dudit plat, et des toilettes de notre hôtel après les visites répétées de Jonathan consécutivement à cette dégustation. Un contretemps qui nous ne fît, sur le moment, même pas réaliser que nous n'avions absolument rien filmé durant l'entretien.